Méfiance et misère: où le métier de journaliste achoppe et bloque en RDC

Il ne fait plus séduisant d’être journaliste en RDC. On rêve d’autre chose, même les meufs ne craquent plus assez. Ô mon rêve, tu t’éloignes encore de moi, je croyais te saisir ! Si seulement…
Un élève de la maternelle en visite à Kyondo, 2014. Ph. M3 Didier
« Petit, le journaliste dans ce pays, ce n’était pas n’importe qui. Ô le temps ! » Voilà peut-être ce qui sera resté digne de rêverie du journalisme : le passé. Vivre au passé ou passer au présent ? Voilà tout le drame du journaliste congolais. Le journalisme devient peu recommandable, moins fréquentable. Dans les Fac, lorsque les nouveaux étudiants disent Communication, ils pensent télévision et un peu de m’as-tu-vu ? « Je ferai le journalisme », disent-ils. A peine arrivés en 3e graduat, moins d’une personne sur 4 seulement reste garde l’élan de départ.[1]
La critique tue, mon petit
Deux aînés journalistes, prématurément vieux recevaient l’étudiant que je fus, dans le cadre de mes recherches sur les conflits. Il semble que cela fut plutôt rare. Ça devait les galvaniser, ces journalistes un peu comme le vin, du vrai bon : plus il est ancien, mieux il s’améliore. Mais qui pouvait les découvrir dans leur petit bureau pareil à une maison hantée ! Le premier me permit de comprendre la misère de la presse congolaise aujourd’hui : une affaire d’hérédité. Jamais financée conséquemment de manière qu’elle se suffise, jamais organisée ni par le pouvoir public, ni par les financiers et moins
encore par elle-même : pas de médias entreprise, pas non plus d’industrie médiatique au sens 1 du terme. Le second lui, m’expliqua pourquoi la critique est une espèce menacée de disparition dans le journalisme d’ici. « Elle tue, mon petit. » Pourtant, elle reste l’âme du journalisme. Il oublia en fait, de noter où ce : là-bas (en Occident) ! La communauté nationale des puissances a malgré ce danger, refusé toute importation. Dommage pour eux que RFI, BBC, France 24, et même Mondoblog (moi et vous donc) continuent frauder ! On ne crayonne pas, pas de moquerie de …, mais les crayons se vendent encore et les mains ne sont pas coupées comme celles des Avisi !
Un métier ingrat
Mes aînés avaient en commun ce constat qui me laissa perplexe : il est beau, bien grand mais « Ingrat », journalisme ! Ingrat ? Pas de question. La gêne nous couvrit si tôt. Ingrat, tout étudiant que je fus, je devais comprendre. Oh, l’étudiant ! Bienvenue dans l’ingratitude ! Me voilà prévenu. Abandonner ? Le vin était tiré. Après tout, pourquoi ne devais-je pas écrire mon histoire autrement ? « Autrement ? », Autrement ce n’est pas ici. « On a circulé partout dans ce pays. » On a travaillé avec un Tel, un Tel, puis Tel autre… « tu les vois ? Nous les avons fabriqués en quelque sorte », me dit l’un d’eux, un peu je-m’en-foutiste. « Nous voici aujourd’hui… ». Ingrat, ce journalisme qui nous prive même la gloire de nos aînés, ces dieux adulés, reposant dans les tabernacles des cathédrales que venaient adorer les jolies meufs. Tout cela est finissant. Non, les meufs vont voir ailleurs, dans les minings par exemple ! Ca fait vieux « ces gens au long français », mais à « la main de macaque » (qui ne lâche rien) et aux proches trouvées.
Quitte le journalisme mon petit
Source: radiookapi.net
Des années sont passées. Entre temps, elles tombèrent qui m’avaient pris : la peur de marcher sur ces traces presque ténébreuses, et le regret de m’être embarqué dans ce train presque funèbre (étudiant en journalisme !). Mon choix été opéré. Foward ! Me voici journaliste, enfin, en train de le devenir : trop de chose à apprendre, se renouveler ! Cette histoire un jour me revient comme en rêve. Seulement, ce rêve a un corps, il ne n’arrête pas de me hanter et je ne suis pas le seul, malgré le fait que je marche ou j’écris ce billet. C’est donc que, des journalistes dans la plupart des 14 télévisions, près de 20 radios et des titres nombreux des journaux à Lubumbashi, très peu ont goûté à la critique, très peu en distinguent les couleurs, que peu seulement ont un salaire. Ne demandez pas si celui-ci est décent ou de sang. Vous le savez ! Que présage-t-il, ce rêve ? Nous voilà aux années 73, sauve qui peut ! Article 15[2], dans la presse aussi ? Je n’ai pas oublié mes prématurés vieux journalistes.
Je n’ai pas oublié que ma mère pleura le jour où elle apprit que je devais devenir journaliste. Pour elle, les journalistes sont hommes à abattre. A l’idée que je n’ai pas suivi son ordre, elle est en colère. Le sourire que lui inspire quelqu’un qui lui dit qu’il voit son fils à la télévision ne dure pas et ne constitue que les rares moments où ce fils « sans oreilles » lui donne de frimer un peu. Quelqu’un le lui a appris, elle l’a suivi à la radio, elle l’a vu à la télévision. Sans doute exagéré, mais pas faux. Mais elle ignorait surtout qu’ils sont aussi pauvres et enchaînés, sans voix malgré leurs plumes et micros caméras… « Voilà ce que tu vas devenir », rapporte un confrère têtu, les propos de sa tente. Elle l’enjoint d’abandonner ce métier qui rend pauvre. Elle lui désignait ainsi un « vieux » journaliste qu’il croisa sur sa route, en sa compagnie. Oh, dommage chers aînés qu’on se moque ainsi de vous, de nous !
« Je t’ai déjà dit non, ma petite. Tu seras docteur »
Voici une année, des élèves du primaire venaient de visiter la chaîne qui m’emploie. « Je serais aussi journaliste », répondaient plusieurs un journaliste qui demandait ce qu’ils préféraient devenir dans la vie. « Tu ne sais pas ce que tu choisis, fiston », répliquait le journaliste, amicalement. Il devait expliquait cette phrase incomprise par le guide des élèves. « Journaliste, pas ici ». Un peu de tout cela : la crainte de ma mère, la tente d’un confrère qui ne veut pas que son neveu finisse pauvre, les regrets des prématurés vieux journalistes, et ce rêve qui est revenu en moi.
Encore à moi, le vieux rêve ! Décidément pas un nouveau rêve ? Je me rappelle enfin, cet autre journaliste, un ami, à la fin d’une émission à laquelle sa fille l’avait accompagné, il y a quelques mois. « Qui préfères-tu devenir dans la vie ? », lui demandais-je. Influencée par la vedette de la télé qu’est son père, présentateur d’un journal télévisé à 20 heures, elle me répondit :
        Je serai « aussi » journaliste.
         Je t’ai déjà dit non, ma fille ! Tu seras docteur…, réaction de son père !
Pauvre confrère, mais aussi pauvre fillette ! Mais est-ce si mal que ça, être journaliste au Congo ? Je n’en sais rien. Une chose est sûre : plusieurs ne vivent pas bien, manquent du minimum pour garantir leur dignité. C’est général. Je ne justifie rien ! Pas seulement en danger, ils sont aussi piégés tout comme leur métier. Aussi, les journalistes critiques sont catalogués, désignés comme hommes ou femmes de l’opposition. Et ceux qui ne se l’accordent pas sont soit du pouvoir (ils louent et flattent alors) soit à tenir à l’œil, parce que ni chauds ni froids. C’est simplement un rêve effarant, être journaliste. Mais je ne capitule pas ! Du coup, sans transition, je rêve d’une presse normale, pas pareille à une quelconque mais se référant à l’universellement correct.


[1] En 2011, ma classe envoyait près de 400 gradués en communication en première licence. Il fallait choisir entre marketing, arts du spectacle et journalisme ! Ce dernier ne recevait que 45 candidats, y compris les recalés !
[2] Lorsqu’en 73 Mobutu zaïrianise tout (un peu comme Mugabe, nationalise...), l’économie chute et se détériore. Famine, maladie, etc. il faut se débrouiller pour vivre. C’est la combine, la débrouille qui n’exclut pas une vie gauche. L’article 15 renvoie à une constitution d’un pays où le pouvoir public ne s’occupe pas du public. Débrouillez-vous donc.