Ce bonheur qu'il fait d'avoir un vélo à Kapanga, en RDC

Le vélo est une fortune. Dans plusieurs contrées de la RDC, telle à Kapanga, si vous avez un véhicule, mais vous manquez d’un tout petit vélo, vous faites la honte. Il y a en effet, le vélo au commencement de tout.
Ce billet, je l'ai publié en deux parties sur mon second blog Lubumbashi infos sur Mondoblog-Rfi.

Des tindikeurs, Kasaï-Oriental. Source: abk.over-blog.com
Kapanga, un territoire aussi vaste que la Belgique, situé au nord-ouest de Lubumbashi proche du Kasaï-Oriental, est simplement un don du vélo. Le vélo reste en effet, le principal, si non, le moyen de transport par excellence. Pourtant, il n’est pas accessible à tous.
Un attribut du bien-être social
Fille et garçon, tous ont droit au vélo. Il y a un vélo dame, un autre homme. Déjà à 6 ans, les plus téméraires le poussent avec un pied sur la pédale, un autre sur la terre. A dix ans, on court vite et on peut parcourir quelques kilomètres. Et ceux qui ont franchi cet âge sans jamais rouler, ils sont simplement ridicules. Et pour éviter à la famille la honte, on les mène hors du village pour apprendre ou on attend la nuit, au clair de la lune, pour des leçons accélérées.
Ce ne sont pas pourtant des cyclistes ces kapangais ! Le vélo reste encore à ce jour, un des attributs d’un certain bien-être social. Cela vient de la colonisation où les évolués avaient le vélo comme moyen de transport, je veux dire, être vu en vélo était simplement délirant pour les compatriotes noirs. Il fallait pour tout le monde qu’un jour, son fils et plus tard sa fille, apprît à conduire et qu’il en acquît un.

Un moustrongueur au Kasaï-Occidental. S.archi-kananga.org
Heureusement, l’accès à cet outil s’est démocratisé. Tout le monde y a droit aujourd’hui, mais plusieurs n’en n’ont pas encore. Le vélo se prête, il se prend en location. On se marie, le vélo est demandé comme dot ! Votre épouse est elle morte ? Sa famille vous demande un vélo en signe d’un affranchissement. Aussi, lorsqu’on vous coince en adultère, l’époux offensé demande aussi un vélo ! Le vélo, c’est simplement l’un des nôtres dans ce territoire.
Le moyen de transport
Quoi que vous ayez, même une automobile, on ne doit pas manquer d’un vélo. On se ferait moquer. Il aide à transporter les récoltes, les bois de chauffage, de l’eau pour le ménage, lorsque la femme ou les enfants ne peuvent porter sur leurs têtes… ce pour quoi un camion ne peut pas être mobilisé. Mais le vélo est aussi un luxe. J’en ai eu un jusqu’en 2008, lorsque je fuis enseignant. Il était souvent vu comme « pas comme les autres. » Un peu chic, cher ou luxueux. Pourtant, il n’avait rien de spécial. Juste que je jouissais d’une considération qui se prolongeait jusqu’à mes avoirs ! Mon vélo avait la particularité de garder ses couleurs d’origine, d’être assez régulièrement lavé, et n’avait pas perdu ses garde-boues. Pourtant, je le trouvais moins performant que plusieurs du coin. Pourquoi ? Il ne pouvait servir à un « Moustrongueur » ou à un « Tindikeur. » (à suivre) !
Un peu de vocabulaire à propos du vélo
Je préfère vous fixer d’abord dans le contexte social et temporel. Entre 1993 et 2007, et même jusqu’ici, le vélo a pris des allures assez inquiétantes et en même temps salutaires à Kapanga et dans les environs. Le vent a soufflé au Kasaï, et comme la pérestroïka, il est arrivé à Kapanga, à près de 200 km à l’est de Mbuji-Mayi, la capitale du Kasaï Oriental. Durant ce temps, le Kasaï qui a une longue tradition minière avec son diamant vertigineux a oublié la culture des champs. La faim avait copieusement frappé des villes entières, principalement Mbuji-Mayi, Mwene-Ditu, Nganda Jinka et même Tshikapa au Kasaï occidental.
Des hommes ont pris leurs vélos jusqu’à Kapanga et les environs, où sans mines, l’agriculture vivrière ne faisait pas une population malheureuse. Pourtant, elle avait besoin de sel, de sucre, et de bien d’autres articles de luxe. Bienvenue alors les « moustrongueurs » ! Salut les « tindikeurs » !
Moustrongueur, tindikeur
Ces mots qui ne sont pas à chercher dans le Larousse, n’existent qu’en RDC et exclusivement chez ceux qui en ont la pratique. Vous avez de la chance sur Mondoblog ! En enfin, vous le méritez bien ! Un « moustrongueur » est cet homme qui charge démesurément son vélo des marchandises au point qu’il ne peut monter dessus pour le conduire ou rouler, à certains moments. Il pousse et parcoure des kilomètres, gambadant des collines et bravant le soleil "méchant" et la pluie. Le mot est probablement une déformation de l’anglais « stronger », le plus fort, au comparatif. En Lunda, comme en Tshiluba, langues respectivement des vendeurs des produits agricoles (peuple de Kapanga) et des acheteurs (venant du Kasaï), ont agglutiné ou déformé, c’est selon, « stronger » en « moustrongueur. »
Un vélo en bois au Kivu, RDC. Source: grandkasai.canalblog.com
Le « Tindikeur » lui reste la même personne, mais cette fois, avec une charge telle qu’il est impossible de monter sur son vélo. On le pousse et on ne peut y aller seul. Les tindikeurs se soutiennent donc à des collines ou sur des tronçons routiers malaisés. Le guidon du vélo est remplacé par un autre en bois, capable de faciliter la position debout, moins malaisée à ce transport dangereux. Du lingala une langue parlée à l’ouest du pays et un peu partout dans une moindre proportion, « tindika » est un impératif du verbe « ko tindika » qui signifie, pousser.
Des vélos spéciaux
Le besoin crée l’organe, le principe s’applique aussi chez les trafiquants à vélo, chez les tindikeurs et Moustrongueur. Les vélos ordinaires, comme celui que j’avais jusqu’en 2008, ne peuvent servir au moustrongue (la pratique des moustrongueurs). Ils sont fort légers pour cela. Les connaisseurs cherchent des cadres des vieux vélos, des fabrications anciennes donc, vus comme efficace et en fer dur et mûr. A défauts, els légers sont renforcés par des bâtons durs le long du cadre et des fourches. Parfois, et c’est de plus en plus en vogue et ça vient de Mwene-Ditu, des forgerons et ajusteurs ou soudeurs en fabriquent. Et ça marche bien. A l’est de la RDC, la pratique semble aussi avoir cours, avec des vélos en bois, sans chaîne de transmission. On les pousse seulement, un peu comme chez les tindikeurs.
Tout cela, malheureusement, pour le ventre seulement. Plusieurs en sont tombés malades, d’autres en sont morts. Mais il y en a quand même qui ont annoncé en avoir tiré des profits considérables. Oui, c’est le vélo, en effet sans lequel, cette riche expérience n’aurait pas existé. Moyen de transport des pauvres, mais aussi indépendant, le vélo en cette période a régné aussi à cause d’un mauvais état des infrastructures routières. Les camions, peu nombreux  dans la région, évitaient leurs routes presqu’impraticables. Aussi, leurs tarifs étaient prohibitifs.

Le vélo reste sans conteste, le moyen de transport le plus employés dans plusieurs milieux ruraux congolais que j’ai visités : Kapanga, Sandoa, Mutshatsha, Lubudi, Kamina, Kasaji, Lwiza, Mwene-Ditu, etc.